Aucun modèle capitaliste n’aurait jamais fonctionné de la sorte

Quelle modernité : biographies de l’architecture en Chine 1949-1979 est présentée dans nos salles principales. Phrase extraite de l’article publié cette semaine. Image : vue de l’exposition, CCA, 2025. Sandra Larochelle Photographe

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Shirley Surya et Li Hua discutent avec Zhu Guangya de la construction du Troisième front

Cette histoire orale a été dirigée par Shirley Surya et Li Hua et filmée par Wang Tuo pour l’exposition Quelle modernité : biographies de l’architecture en Chine 1949-1979.

Zhu Guangya
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Histoire orale de Zhu Guangya, tirée de Wang Tuo, Intensite dans Dix Cités (2025), co-commandée par le CCA et M+, Hong Kong pour Quelle modernité : Biographies de l’architecture en China 1949-1979. © Wang Tuo

Shirley Surya et Li Hua
Qu’est-ce que la construction du Troisième front et qu’est-ce qui en a motivé le développement?
Zhu Guangya
La construction du Troisième front a été planifiée en 1964, lancée en 1965 et s’est poursuivie jusqu’en 1980, au-delà même du début de la période de réforme et d’ouverture. Dans les années 1950, estimant que le rythme de construction du socialisme était trop lent, les autorités chinoises ont lancé des mouvements comme le Grand Bond en avant ou la campagne de production massive d’acier. Ces initiatives se sont heurtées à de grandes difficultés et ont échoué à bien des égards, mais leur détermination à poursuivre le développement socialiste est restée entière. En 1958, Nikita Khrouchtchev a commencé à railler les efforts de la Chine, ce qui a marqué le début d’une profonde rupture idéologique entre Beijing et Moscou. Jusqu’alors, la Chine n’avait qu’un seul adversaire déclaré : les États-Unis. Elle se retrouvait désormais face à deux puissances hostiles. Et si l’on ajoutait l’Inde au sud et Taïwan sous gouvernement nationaliste, elle se retrouvait encerclée.

Des décennies de guerre ont profondément marqué le PCC et le gouvernement, qui maintenaient un haut niveau de vigilance même en temps de paix, insistant sur la nécessité de se préparer au conflit. C’est dans ce contexte que Mao a avancé l’idée d’une défense nationale fondée sur la construction stratégique d’une troisième lign. Son raisonnement était le suivant : si les zones frontalières constituaient la première ligne, et les territoires immédiatement en retrait la deuxième, il fallait bâtir un troisième front à l’intérieur des terres.

Le nord de la Chine avait jusque-là été considéré comme une plateforme pour l’industrie lourde, du fait de sa proximité avec l’Union soviétique. Ce n’était plus tenable : l’industrie lourde devait être relocalisée vers l’intérieur du pays. De nombreux complexes industriels situés à l’est ont donc été déplacés. Les plus stratégiques, ceux relevant de la défense nationale, que l’on appelait alors le premier ministère de l’industrie mécanique, ont été transférés en priorité vers le Troisième front, aux côtés des secteurs nucléaire, aéronautique, électronique, armement conventionnel, construction navale, aérospatiale et missiles. D’après ce que j’ai lu, ce sont environ quatre millions de personnes qui ont été mobilisées sur le Troisième front. Des usines entières ont été délocalisées, avec leur population ouvrière et leurs familles.

Ces usines ont été implantées en altitude, adossées à des montagnes, pour rester dissimulées. Un tel isolement impliquait que les matières premières soient acheminées sur des milliers de kilomètres par train, puis par camion jusqu’au cœur des massifs. Une fois la production terminée à l’usine de roulements, les pièces fabriquées repartaient vers le chemin de fer et étaient expédiées vers l’est. D’un point de vue économique, ce système était manifestement inefficace. Aucun modèle capitaliste n’aurait jamais fonctionné de la sorte. Mais l’État était prêt à assumer ce coût pour garantir la sécurité nationale.

Photographie de Deng Xiaoping planifiant la construction du troisième front, vers 1960. © École d’architecture et d’urbanisme, Université des sciences et technologies de Huazhong

Li Jiewen, Le pont que l’Armée rouge a traversé par stratégie, vers 1970. Gravure sur bois. P-335H, Chang Tsong Zung Johnson

SS & LH
Quelle a été votre contribution à la conception des bâtiments industriels?
ZG
Mon rôle n’était pas à proprement parler un travail de conception – les modèles existaient déjà. Le bureau d’études de l’usine de roulements de Luoyang, l’unité à laquelle j’étais initialement rattaché, avait déjà réalisé une grande partie de la conception. Un institut basé à Xi’an avait également produit des plans. Sur le chantier, mon travail consistait donc à mettre en œuvre ces dessins, à piloter le processus de construction et à résoudre les différents problèmes qui se posaient : difficultés d’approvisionnement en matériaux, modifications de conception, dessins complémentaires, contrôle de qualité.

À ce stade, une grande partie de la population ouvrière était déjà arrivée, mais l’État devait encore couvrir leurs salaires. Les responsables de l’usine commençaient à ressentir la pression : il fallait achever rapidement la conception et démarrer la construction. Ne pouvant attendre l’unité de conception, les responsables ont décidé de concevoir les projets par leurs propres moyens. Nous avions heureusement une équipe solide, et nous avons donc commencé à assurer nous-mêmes une partie du travail de conception, en complétant et en ajustant les plans d’origine.

En parallèle, des changements sont intervenus dans le processus de construction. Au départ, les travaux avaient été confiés à une entreprise de Shanghai, jusqu’à ce que les exigences techniques deviennent trop importantes pour elle. Dans le cadre d’une économie planifiée, l’usine ne pouvait pas prendre en charge la construction sans autorisation des autorités. Mais les délais s’allongeant, elle a fini par faire appel à de la main-d’œuvre rurale. Nous nous retrouvions ainsi avec un chantier aux ambitions très modernes, mené avec des méthodes de travail très traditionnelles, et c’est moi qui devais superviser les deux.
SS & LH
Compte tenu du manque de personnel technique et de la pénurie de matériaux sur place, avez-vous intégré de nouvelles méthodes ou innovations dans votre approche de la conception?
ZG
De nombreuses modifications ont été apportées aux projets au cours du chantier, sous l’influence forte des pratiques traditionnelles chinoises. Pour les bâtiments de moindre importance, par exemple, on ne dressait souvent même pas de vrai plan. Les responsables disaient simplement : « Tracez le plan directement au sol, à l’échelle! ». Il fallait reporter les dimensions sur le terrain avant même que les plans ne soient finalisés, puis creuser et construire dans la foulée. C’est quelque chose de très caractéristique de la Chine. Cette méthode ne s’appliquait qu’aux petits bâtiments annexes, car elle comportait une part de risque. Cela dit, même avec des plans standards établis, les contraintes du terrain imposaient toujours des adaptations. Les processus de production variant d’une usine à l’autre, il fallait concevoir des structures et des assemblages sur mesure. Ce qui me semble avoir été le plus important, c’est justement cette capacité à intégrer les conditions locales réelles – terrain, processus, matériaux – et à concevoir en conséquence.

On ne pouvait pas attendre que d’autres fournissent des modèles pour l’architecture civile. Une fois sur place, les gens avaient besoin d’un endroit où vivre. Dans l’ancienne usine sidérurgique, beaucoup de personnes logeaient au pied d’une grande cheminée, proche du conduit de fumée. Ce n’était pas une solution durable. Il a donc été décidé de construire toute une zone de dortoirs. L’unité de conception en était chargée au départ, mais elle a pris du retard. Nous avons fini par concevoir les dortoirs, puis l’école, et plus tard un hôpital. Cette grande usine est devenue une véritable petite communauté. Finalement, on nous a même demandé de construire un grand magasin pour la ville.

Plan du site des ateliers d’usine dispersés, typiques d’un projet de construction du Troisième Front, 1969. © Gao Yizhuo

SS & LH
Même si, dans la plupart des régions du Troisième Front, le principe était « la production d’abord, les conditions de vie plus tard », il semble que votre situation ait été meilleure?
ZG
Oui, nos conditions étaient comparativement meilleures. Des familles entières avaient quitté les régions de l’est pour s’installer dans cet endroit reculé. On ne pouvait pas leur demander de vivre dans le dénuement, ni laisser leurs enfants sans éducation. Si ces questions restaient sans réponse, la production elle-même en pâtirait. C’était une façon de raisonner assez nouvelle pour l’époque : faire des économies tout en résolvant au mieux les problèmes des personnes employées. Elle n’était d’ailleurs pas sans susciter des critiques. Heureusement, la direction de l’usine a su l’entendre et a accéléré la construction de logements.

Mais je crois que notre plus grande avancée dépasse le cadre de l’architecture. Elle a consisté à déconstruire les conceptions idéalisées que l’école nous avait inculquées sur ce que devait être l’architecture. Nous avons dû faire face à la complexité et aux multiples facettes d’une « architecture socialement nécessaire ». Ce déplacement de perspective a constitué un défi de taille.
SS & LH
La construction du Troisième Front s’est arrêtée dans les années 1970. Qu’est-ce qui a conduit à ce changement brutal?
ZG
La visite de Richard Nixon à Beijing a ébranlé l’ordre mondial. La Chine s’était jusqu’alors considérée comme encerclée par deux ennemis, mais l’un d’eux ne l’était manifestement plus, et l’autre semblait bien moins menaçant qu’avant. La question s’est alors posée d’elle-même : à quoi bon continuer à acheminer des matériaux depuis les régions de l’est, à produire ici, puis à tout renvoyer vers l’est? Dans le même temps, la chute de la bande des Quatre marquait le début d’une remise en cause de la ligne d’extrême gauche de la révolution culturelle. Puis vint le troisième plénum du 11e Comité central en 1978 et, avec lui, le programme de réforme et d’ouverture. La stratégie nationale avait changé du tout au tout. Les objectifs initiaux de la construction du Troisième front n’avaient plus de raisons d’être, et la campagne a pris fin naturellement.

Tan Gangyi, Usine 544 située dans une zone isolée, Hunan, 2025. Photographie numérique. © Tan Gangyi

Salle de projection dans l’usine 238, Hubei, 2019. Photographie numérique. © Gao Yizhuo et Tan Gangyi

SS & LH
Le Troisième front a dû avoir un impact considérable en Chine intérieure. Quel type d’héritage a-t-il laissé pour le développement du pays?
ZG
C’est une question à laquelle j’ai souvent réfléchi, et elle me semble significative pour l’avenir. Dans le passé, notre façon de penser était linéaire : une cause rationnelle produisait un résultat raisonnable. Or, avec le Troisième front, et même la révolution culturelle, une cause irrationnelle a produit un résultat relativement rationnel.

Le Troisième front a engendré un gaspillage considérable. Le gouvernement y a investi plus de 200 milliards de yuans. Si ces usines étaient restées en activité, elles auraient continué à perdre de l’argent. Certaines décisions de construction étaient peu réfléchies : mauvais choix de sites, maquettes à l’échelle 1:1, constructions en pisé. Mais d’un autre côté, si l’on cherchait aujourd’hui à développer les régions du centre et de l’ouest, le coût serait beaucoup plus élevé. À l’époque, malgré le gaspillage, les choses restaient relativement bon marché. Le coût de la main-d’œuvre était faible. Ainsi, en comparaison avec les valeurs actuelles, le coût total pour l’État était supportable. Et surtout, le Troisième front a permis de poser les bases d’une véritable industrie dans le centre et l’ouest de la Chine.

Il a également permis aux personnes qui y ont travaillé d’acquérir une grande expérience. Il nous a donné du courage. Ce n’était pas seulement une affaire nationale, c’était aussi une question d’envergure planétaire. Aujourd’hui, le monde est traversé de contradictions et d’incertitudes. La façon de penser que nous avons apprise sur le Troisième front – une logique non linéaire, en forme de S – est valable pour le monde entier.

Traduit de l’anglais par Gauthier Lesturgie.

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