C’était le futur

Tout dessin de conception architecturale constitue en soi une projection dans l’avenir, mais certaines projections dépassent leur contexte immédiat pour révéler quelque chose de plus vaste – et de particulièrement pertinent pour leur époque. Les courants d’angoisse ou d’optimisme qui traversent les moments présentés dans ce dossier sont certes identifiables, mais il ne faudrait pas se leurrer en pensant qu’ils sont familiers : il s’agit de futurs du passé, auxquels nous ne sommes jamais parvenus. Ils restent ainsi en suspens, révélant à notre esprit des axes possibles de compréhension des problématiques contemporaines.

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2016 : Brian Boigon répond aux questions de Joan Ockman et de Phyllis Lambert

Image tirée d’un enregistrement vidéo d’une conférence de Brian Boigon au CCA, 31 mars 2016

Joan Ockman
Pour revenir à ce que vous aviez commencé à dire… Où en sommes-nous aujourd’hui? Rétrospectivement, existe-t-il une forme de nostalgie pour ce moment explosif, en rupture, qui a depuis été codifié, et que nous avons d’une façon ou d’une autre assimilé, de telle sorte qu’il ne nous fait plus réagir comme auparavant? Où en sommes-nous aujourd’hui, et vers quoi allons-nous?
Brian Boigon
Quelle question intéressante. Si l’on veut bien mettre de côté la dimension nostalgique de cet environnement cacophonique et la manière dont il a été en quelque sorte mis entre parenthèses par une panoplie d’angoisses et de production, je crois que nous sommes à présent dans un état d’hyper-stratification nourrie par le réseautage social dans les champs logiciels de l’Internet, et que tout cela a produit un NOUVEL espace, un NOUVEL urbanisme, un NOUVEL état du social. Il est si tôt encore, je viens à peine de réussir à travailler avec Steve Bingham chez Alias Research, lui qui a contribué à formuler les premiers modèles algorithmiques pour la modélisation des splines, dont Greg [Lynn] s’était inspiré pour ses machines Indigo lors de la précédente exposition du CCA sur l’archéologie du numérique. Cela couvre une période de 10 à 20 ans.

Donc, nous sommes passés en 20 ans d’une époque où nous savions à peine fonctionner dans le domaine du numérique à cette nouvelle strate des médias sociaux aujourd’hui. Je pense que cette dernière, au-delà des discours ambiants voulant qu’elle soit superficielle et… curieusement problématique, propose quelque chose dans ses réseaux et maillages qui génère une nouvelle forme d’espace social et de temporalité à laquelle nous devons nous intéresser en tant qu’architectes. Je crois que nous avons un rôle à jouer dans cet univers, tout comme les urbanistes… et les « aménageurs d’espaces »… Et il y a urgence en la matière, car je crois que c’est un espace qui va finir par représenter quelque chose. Tel qu’il est aujourd’hui, il n’est encore rien, presque ridicule, à peine une étincelle.
Phyllis Lambert
Une chose m’a frappée, dans votre question… Dans quel état d’esprit se trouvaient les gens à la Renaissance? Ils allaient dans les champs et mesuraient ces pierres, puis les dessinaient, et cela représentait pour eux une nouvelle technologie… une nouvelle façon d’aborder les choses, de nouveaux espaces…
BB
Oui, intéressant.
PL
Il serait intéressant d’étudier la question en relation avec ce dont vous parlez.
BB
Oui, comme une forme de désorientation en matière de culture d’invention, un lieu où les gens ne savent où placer les choses?
PL
Oui, exactement. Ils ne savaient pas de quoi il s’agissait.
BB
Je crois que cela s’applique aussi aujourd’hui… À mon avis, l’obsession de la consolidation n’est qu’une réaction à la désorientation complète et absolue dans l’espace. Le changement charrie toujours son lot de résistance avant de devenir effectif. Personne ne contrôle cet espace, et personne ne s’en soucie. Je veux dire que oui, les gens s’en soucient, mais vraiment… l’Internet a tout chamboulé. Absolument tout. Toute relation spatiale et sociale qui existe dans le monde est maintenant contournée par le Web et par ses nouveaux systèmes interexploitables. Et nous n’en avons encore aucune idée, nous n’en sommes même pas au téléphone dans cet environnement.

Alors je spécule sur le sujet, je continue à spéculer. Et je reviens sur votre argument, Phyllis… Je crois qu’il y a deux possibilités. Pour comprendre le présent, on peut retourner dans le passé, comme vous venez de le faire (attardons-nous un instant sur la Renaissance) ou aller vers l’avant, envisager l’avenir, ce que je fais actuellement avec Interopera1. Je me projette à 5000 ans d’ici. Je travaille avec un spécialiste de la nanophysique pour avoir la bonne approche logique. Se poser les bonnes questions, pour comprendre à quoi tout cela ressemble. Exactement comme vous retourneriez fouiller dans l’histoire, de la manière la plus naturelle possible. Je pense que c’est une catapulte pour tenter de se situer soi-même. Je crois que la définition du lieu est l’un des problèmes existentiels centraux dans la recherche d’une évaluation ontologique concernant le présent numérique. Nous sommes là, mais en fait, nous n’y sommes pas encore du tout.

  1. Interopera est une ville de science-fiction créée par Boigon et située 5000 ans dans le futur. Ce projet comprend de nombreuses réalisations incluant des romans, dessins, maquettes virtuelles, sculptures, films, de la musique et des jeux de visualisation de données, entre autres. 

Cet échange est survenu dans le cadre d’une séance de questions et réponses après une conférence de Brian Boigon, que vous pouvez regarder en entier ici. Nous avions invité M. Boigon au CCA dans le contexte de l’exposition L’architecte, autrement. Nous l’avons également interviewé dans les salles d’exposition, et nous publierons cette vidéo bientôt.

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