Cahiers de foresterie
Texte de Dan Handel
La forêt n’est pas toujours ce que l’on pense. On l’associe d’ordinaire à un grand nombre d’arbres, d’oiseaux, de moments de silence et d’étonnement – en bref, à toute l’expérience évoquée dans Walden ou la Vie dans les bois. Mais la forêt est aussi une machine dont on tire une gamme de produits autres que des arbres. Aujourd’hui, la foresterie se sert d’arbres génétiquement conçus qui poussent dix fois plus vite et donnent de la pulpe et des matériaux nano-technologiquement manipulés qui, selon certains, remplaceront d’ici quelques années les matières plastiques. Cela n’est que la pointe de l’iceberg d’une pratique qui a cours depuis des centaines d’années. Pour la foresterie moderne, les forêts sont devenues des listes, des cartes, des usines, des systèmes, des maquettes ou des biens.
Les nouveaux concepts de forêt exigent des plans d’organisation dont l’échelle, la complexité et l’ambition sont sans pareilles. C’est ici qu’interviennent l’urbanisme et le design, qui définissent des environnements artificiels par l’analyse des emplacements, la conception des infrastructures, l’innovation technologique et la mise en œuvre de plans de distribution spatiale. La foresterie et le design ont échangé des connaissances à divers moments, et ces échanges ont laissé des traces dans les deux sciences.
Il est possible de recadrer ces liens du point de vue du design.
Les listes commencèrent à apparaître
La foresterie moderne est issue de la demande en bois d’œuvre. Les premiers états tels que la République de Venise, dont le pouvoir naval dépendait des ressources en bois, ont compris les limites de la coupe à blanc et le besoin de gérer les ressources forestières. Leur réaction a été dictée par un point de vue bureaucratique : si quelqu’un pouvait restituer les forêts sous forme de listes précises et détaillées, il serait possible de les gérer. C’est ainsi que des listes sont apparues, cartographiant les propriétés, inventoriant les espèces préférées et même les cycles de récolte.
De tels documents n’ont rien à voir avec ces lieux réels que sont les forêts. Celles-ci sont déconstruites puis reconstruites sous forme de listes. Ce genre de connaissance n’est pas scientifique : il ne tient pas compte de la qualité matérielle des arbres dans leur environnement. Il s’agit plutôt d’un savoir bureaucratique servant à améliorer le contrôle et à exercer un pouvoir politique. Cette pratique d’abstraction des forêts s’est étendue, appuyée par différentes formes de gouvernements. Le recensement aux États-Unis, qui traduit les ressources matérielles de tout un continent en listes exhaustives, en est un exemple frappant.
Cependant, la production de listes peut aussi être une étape nécessaire dans un projet de design qui s’appuie sur la logique de la forêt sans tenir compte des lieux physiques. Parmi ces projets se classent aussi bien des pavillons forestiers élémentaires construits pour des expositions du début des années 1900 ou des expositions mondiales postmodernes, qui visent à montrer au public tout ce qui se trouve « dans la forêt », que des projets plus abstraits et contemporains tels que Generator de Cedric Price. Réalisé sur un site boisé de Floride, ce projet établit pour la première fois, dans ses schémas d’organisation, des distinctions binaires entre « arbre » et « sans arbre ». Tous ces projets reconstruisent la forêt sous forme architecturale, à partir d’une suite nuancée d’opérations.
Les qualités matérielles des arbres
Au XVIIIe siècle en France, la pensée des hommes du siècle des Lumières change la façon de comprendre les forêts. Des personnes tels que le botaniste, ingénieur naval et expert en foresterie Henri-Louis Duhamel du Monceau, qui signe les articles sur la foresterie parus dans l’Encyclopédie de Diderot et de D’Alembert, élaborent des outils scientifiques qui permettent d’examiner, d’analyser et de modéliser le développement de zones forestières.
De ce point de vue, les qualités matérielles des arbres sont primordiales, et l’on a accordé de plus en plus d’attention à leurs qualités structurales ainsi qu’à leur taxinomie. Plus tard, l’Allemagne, la Suisse et les États-Unis ont également intégré dans des modèles de plus en plus complexes la qualité du sol, les perturbations causées par les catastrophes naturelles ou les effets des conditions climatiques pour obtenir des systèmes de surveillance.
Ces modèles soulignent la relation qui existe entre l’organisation formelle des environnements forestiers et leur fonctionnent. Dès lors, la manière de concevoir la forêt devient une question cruciale dans la tentative d’assurer à la fois sa survivance et sa rentabilité. La foresterie, en se rapprochant du design, donne lieu à de nouveaux modèles de forêts, utilisés à la fois comme dispositifs de communication qui expliquent des systèmes complexes à l’aide d’outils simples et comme tentatives élaborées d’intégrer la foresterie, l’urbanisme et le design afin de créer des forêts artificielles qui intègrent en douceur des établissements humains et des ressources naturelles.
À l’origine, la foresterie pratiquée dans les régions tropicales se limite à la destruction. Tandis que les pouvoirs coloniaux étendent leur contrôle sur les nouvelles îles et les nouveaux continents, leur première réaction les conduit à pratiquer l’extraction totale. Cependant, au fur et à mesure que les colonisateurs façonnent les lieux qu’ils foulent, ces lieux les façonnent en retour et les amènent à repenser leur vision du monde eurocentrique. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle par exemple, les liens entre la déforestation et la diminution des réserves d’eau dans les îles colonisées sont connus de tous. La foresterie tropicale ne s’attache pas seulement à la découverte de plantes et d’arbres, elle préconise aussi l’élaboration d’une approche de gestion du territoire plus nuancée.
Une nouvelle classe de forestiers
L’argent et les efforts consacrés aux entreprises coloniales au XIXe siècle donnent naissance à une nouvelle classe de forestiers : une élite de spécialistes qui consultent les gouvernements locaux ou impériaux pour savoir comment utiliser la foresterie afin de concilier les besoins de l’empire et ceux de la population. Cette fonction semble lucrative, mais dans des endroits comme l’Inde britannique, ces spécialistes doivent traverser des bois non cartographiés à dos d’éléphant, marquant laborieusement sur des bâtons le nombre d’arbres et leur diamètre, car le climat trop humide interdit l’usage de papier.
Ces excursions donnent lieu à de nouveaux systèmes de foresterie, qui permettent de faire pousser ensemble différentes espèces d’arbres et d’intégrer des pratiques agricoles locales à la gestion des forêts. Elles sont aussi à l’origine des premiers levés de forêt détaillés et de la mise en circulation d’échantillons de bois, ce qui a permis aux pouvoirs impériaux de saisir l’immense territoire qu’ils contrôlent. Ces levés sont devenus des cartes, et les cartes, des plans. De l’Inde coloniale, les infrastructures et les réserves forestières sont introduites à l’échelle continentale. Ces efforts révolutionnaires de planification régionale ont servi de modèle précis dans des endroits comme les États-Unis.
La recherche incessante de nouveaux marchés
Avec l’essor de l’industrialisation, on a considéré les forêts comme des usines. Dans de grands territoires tels que les États-Unis, au milieu du XIXe siècle, on a tenté de perfectionner les méthodes et d’en améliorer l’efficacité, de la coupe des rondins à l’obtention du produit final, créant ainsi une foresterie économique.
Dans ce type de foresterie, l’efficacité est critique. Des arbres individuels sont sectionnés et les différents segments sont transformés en divers produits. En Amérique du Nord, de nombreuses innovations technologiques appuient ces opérations, dont les débusqueuses perfectionnées et les chalands qui déchargent des cargaisons de bois d’œuvre dans les rivières. La distribution de produits et la recherche incessante de nouveaux marchés se sont accrues, et elles ont à leur tour influencé fortement les professions liées à la foresterie.
Peu à peu, cette efficacité a augmenté afin que des environnements complets soient organisés. Les forêts, les usines et la production de logements ont été améliorés pour maximiser les profits. À certains moments, la collaboration entre le gouvernement fédéral et les producteurs privés, qui ont imaginé un cycle complet d’extraction, de production et de vie, a été à l’origine de ces environnements totaux.
Du point de vue de l’architecture, les entreprises de produits forestiers et le US Forest Service ont encouragé certaines économies de construction, poussés par la demande et par la conjoncture. Les édifices des principaux sièges de ces entreprises témoignent aussi de leur profond engagement envers l’architecture. Le siège de la société Weyerhaeuser, créé par SOM, démontre par son concept curieux que celle-ci est entrée dans une nouvelle phase. L’intérieur immense brouille les frontières entre architecture et foresterie, au moment même où l’industrie de la foresterie est soumise à un vaste processus de dématérialisation dans lequel la ressource principale devient « le territoire » plutôt que « les arbres ». Ce point de rupture radical réorganise du point de vue géographique, politique et financier le fonctionnement des entreprises, et précipite les forêts artificielles et leur gestion dans leur seconde vie.
Dan Handel, jeune commissaire choisi en 2011, a publié la série Cahiers de foresterie sur le site Web du CCA, qui accompagne l’exposition D’abord, les forêts. Cet article est adapté du texte de la série originale.